L'Agriculture

Publié le par MClaude

L'Agriculture

Comice Agricole Montreuil Bellay (deuxième parite)

Dimanche 9 Septembre 1923 (L’Echo du 15 Septembre 1923).

C’est un bel hommage adressé aux agriculteurs. Mais eux, que pensent-ils de leurs conditions de vie à la campagne ?

Petits cultivateurs ou journaliers, certains triment du lever du jour au coucher du soleil, peinent à payer leur fermage quand les récoltes sont mauvaises et aussi à assurer leur propre subsistance. Leurs épouses doivent prendre en charge les travaux domestiques, élever leurs nombreux enfants. Souvent ces femmes, usées par les grossesses successives, décèdent jeunes. Comment ne pas comprendre que des jeunes soient tentés de quitter la terre pour trouver une vie meilleure en ville.

(Implantée sur la rive Nord de la Loire, VILLEBERNIER est une commune située entre Angers et Tours, partagée entre le Baugeois et le Saumurois, elle s’étire sur les bords de la Loire. En 1921, elle comptait 827 habitants.)

«Ainsi que nous le disions dans notre dernier numéro, la fête du Comice Agricole de l'arrondissement de Saumur qui se tenait dimanche à Montreuil-Bellay a obtenu un grand succès.

Discours de M. COMBIER, Président du Comice, Maire de Villebernier.

« Mesdames, Messieurs,

Nous allons procéder à la distribution des récompenses. Au nom du Comice, j'adresse toutes mes félicitations aux heureux lauréats.

Je tiens aussi à remercier la municipalité et tous les habitants de la localité pour l'accueil gracieux que nous avons reçu, ainsi que les généreux donateurs, et les communes environnantes qui ont bien voulu nous apporter leur obole pour la réussite de cette fête. La coquette ville de Montreuil s'est mise en frais pour bien nous recevoir. Ayant passé mon enfance à proximité, je la connaissais et n'en attendais pas moins d'elle. Mesdames et Messieurs nous sommes ici entre agriculteurs, et puisque, grâce à mes prérogatives de Président du Comice, j'ai l'honneur de pouvoir vous entretenir, j'en profite, comme chaque fois que l'occasion se présente, pour vous parler de l'abandon de nos campagnes. Je m'adresse particulièrement aux jeunes gens et jeunes filles pour les encourager à rester dans l'agriculture, à ne pas abandonner leur foyer pour le mirage des villes. Je vous redirai simplement les paroles que j'adressais aux enfants de ma commune, lors de la distribution des prix.

Les deux premiers fils de l'homme furent, l’un cultivateur de plantes et l'autre pasteur de troupeaux. Dès les débuts de l'humanité, l'agriculture apparaît donc sous ses deux formes principales. L'Agriculture est la première des professions ; elle fournit à l'homme les aliments dont il a besoin ; elle produit le lait dont il se nourrit pendant son jeune âge, le pain, les légumes et la viande qui forment la base de l'alimentation. A ce titre, c'est la plus utile des professions. La prospérité d'une nation est étroitement liée à la richesse de son sol et à la prospérité de son agriculture.

Sully a pu dire cette parole dont la justesse est reconnue par tous les économistes : « Labourage et pâturage, voilà les deux mamelles dont la France est alimentée ». Si vous voulez une carrière où vous puissiez à la fois jouir de la liberté, rendre service à toute la société, mettre utilement en œuvre toute votre activité et vos connaissances acquises ou à acquérir, gagner honorablement votre vie, soyez agriculteur. Beaucoup de professions exigent une plus grande somme de connaissances et d'aptitudes, mais aucune ne procure plus d'indépendance et de jouissances.

Oui, l'agriculteur, le paysan propriétaire, comme le fermier et le métayer, sont indépendants. Ils n'attendent de personne une place, une faveur, un avancement, ou une gratification. Les domestiques, aussi bien que les ouvriers ruraux, ne tardent guère à devenir des patrons, des petits propriétaires, des fermiers. Ceux-là même qui ne possèdent pas encore le sol, l'achèteront demain ou l'hériteront de leurs parents.

Le cultivateur connaît, à coup sûr, les déceptions douloureuses. Il peut voir la grêle et la pluie, la sécheresse ou l'inondation détruire ses récoltes et le priver des fruits de son travail, mais ce sont là des accidents. Il lutte contre les choses au lieu de lutter contre les hommes; il s'incline devant un orage, mais il ne se courbe que devant un sillon. Et c'est là précisément ce qui constitue la dignité du cultivateur ; il est maître et maître souverain chez lui : c'est un roi dans son domaine. Le paysan, c'est l'homme du pays et le patriotisme pour lui, c'est la religion du sol.

Il ne faut pas se dissimuler que l'agriculture est un art difficile : elle exige des connaissances très variées et une pratique minutieuse des hommes et des choses. Il faut, à chaque instant être sur le qui vive, et posséder autant de patience que d'esprit de décision : cela soit dit, non pas pour décourager mais bien au contraire pour animer d'une ardeur plus généreuse encore si possible. Le cultivateur est à la fois patron et ouvrier, il doit avoir la tête à son administration et la main à une foule de détails d'exécution. A l'encontre de l'ouvrier des villes accomplis-sant machinalement le même travail, il possède souvent sans s'en douter un fort bagage scientifique. En effet, l'agriculture a des rapports cordiaux avec la géologie et la physique pour la connaissance de la nature des terrains ; avec la chimie pour la détermination de leur richesse en éléments de fertilité ; avec la botanique pour l'étude des plantes et des arbres; avec la zoologie pour l'élevage et l'engraissement des animaux de la ferme, voire même avec la métallurgie et la mécanique pour l'emploi judicieux des instruments et machines, sans compter la géométrie, la comptabilité et la météorologie : ces deux dernières essentielles. On aura beau chanter en couplets variés le bonheur de la vie champêtre ou prêcher avec conviction le retour à la terre, l'exode vers la ville se continuera jusqu'aux jours ou apparaîtront clairement la liberté, l'indépendance, la sécurité dont jouit le cultivateur, avec le bien-être, qui actuellement se trouve dans toutes les familles sérieuses et laborieuses. C'est, mes chers amis, ce que je voudrais vous faire comprendre.

Pour vous, jeunes filles, que vous soyez fermières, maîtresses de petites ou grandes exploitations agricoles, vous êtes et demeurez, parmi les vicissitudes du pays, son fonds solide et stable. Comptez les villages qui meurent, ceux où les maisons tombent en ruines sans qu'on les relève, parce que personne ne les habitera plus, ceux où les enfants forment un tout petit groupe, où la jeunesse est introuvable. Voici, pour une part, l'œuvre de celles qui sont parties, séduites par des besognes qu'elles ont estimées plus agréables et plus lucratives. Tenez ferme, restez les servantes volontaires de notre belle terre Française. Nos agriculteurs les plus décidés ne peuvent se passer de vous : ils ont besoin du secours de vos mains, du sourire de vos lèvres, du dévouement de vos cœurs. Comme c'est en votre logis qu'on trouve encore les meubles anciens, plus commodes et mieux faits, c'est aussi là que se conservent les vertus ancestrales, les saines traditions, et la richesse la moins aléatoire du pays : cette belle santé corporelle, que l'usine, le bureau, la boutique enlèvent rapidement aux citadins et à leur descendance.

Il ne suffit pas que vous restiez paysannes, il faut que vous viviez votre vie de terrienne en plénitude. Il faut que vous mettiez au service de vos besognes coutumières tout ce que vous possédez d'intelligence, d'initiative et d'énergie. Il faut que vous agrandissiez vos âmes plus encore que vos domaines en y développant l'amour du devoir et l'esprit de sacrifice : ils sont en boutons chez vous et tout prêts à fleurir.

Il faut que vous exerciez dans votre entourage l'apostolat de la terre, que vous y enraciniez vos enfants, vos proches, vos amis. Ne dédaignez pas pour y réussir les moyens dont usèrent vos aïeules, leur fierté simple d'une tâche très utile et très noble, leur judicieux mépris de tout ce qui n'est qu'apparences et pacotilles, et même cette pointe de poésie sans prétention qui jouit de la beauté et la découvre aux autres.

Luttez contre cette idée fausse que toute capacité intellectuelle qui passe la moyenne ne peut trouver sa voie et donner sa mesure qu'en ville et dans une fonction libérale: que toute distinction et grâce féminine ne peuvent s'épanouir que par l'artifice d'une toilette coûteuse et d'un décor de convention. Au rebours de ce jugement, souhaitez de garder l’élite à la campagne, de l'y multiplier, de l'y faire produire le cent pour un du bon grain tombé en terre profonde.

Je m'excuse de vous avoir parlé si longuement: puissent ces paroles vous traduire l'appel mystérieux de la terre, si doux à ceux qui l'écoutent, si décisif pour ceux qui l'ont compris, si riche en joies vraies pour ceux qui lui répondent avec tout l'élan passionné d'un cœur qui se donne. »

Publié dans Chroniques

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